Conte inspiré d'un rêve lucide : Le Loup Blanc


 Validé le 23/03/2020    90 vues


Conte inspiré d'un rêve lucide : Le Loup Blanc

Le récit d'un rêve lucide

En cet après-midi d’été, la chaleur écrasante incite grandement à la paresse, aussi Pierre et Annie ont-ils opté pour la sieste tandis que les enfants feuillettent quelques bandes dessinées. Ecrasante la chaleur, certes ! Pesant aussi ce long calme immobile qui règle leur vie depuis quelques mois. Depuis longtemps maintenant, ils ne se préoccupent plus de tous les tracas que leur causaient les nombreux visiteurs de l’invisible. Ils acceptent leurs allées et venues, les écoutes indiscrètes de certaines de leurs conversations sans plus craindre d’éventuels impacts négatifs, sachant que les forces invisibles ne peuvent s’exprimer s’ils ne leur ouvrent pas les portes de leurs peurs . L’expérience mûrit. Long encore le silence de Samayo, leur ami et guide invisible. Souvent, Annie demande à Pierre s’il a reçu quelque nouvelle. Mais non, rien.

Alors que faire, sinon la sieste ? Annie ne dort pas. Elle laisse son imagination voguer au fil d’une de ces histoires fantaisistes qu’elle adore se raconter. Les images se déroulent, claires et précises. Elle se voit sur une planète lointaine, attendant l’arrivée d’un grand vaisseau spatial. Attente impatiente ! Elle va retrouver celui qu’elle aime. Ils n’ont pas même apparence, étant originaires de deux mondes différents, cependant leur amour est profond, unique. S’ensuit une vie merveilleuse à deux, à bord de la maison volante, leur maison, aussi étonnante qu’invraisemblable : une simple cabane de bois posée sur une coque de barque à fond plat, au toit recouvert d’une peau de baleine maintenue par des cordes aux flancs de la barque. Un escalier de trois marches tranche la proue, permettant l’accès au sol, car la maison vole, mue uniquement par la pensée. De part et d’autre de la porte, des cornes de rennes supportent quelques rouleaux de cordes qui, jetées par dessus bord, sont un moyen rapide d’atteindre le sol en cours de vol. Et oui ! Tarzan a ses adeptes ! Simple amusement puisque la pensée permet de voler. Toute une vie de joies et de bonheur paisible à parcourir la planète en tous sens au grès des bivouacs au bord de claires rivières et de courses folles dans les prairies sauvages.

Annie émerge de ce rêve fortement impressionnée. Les jours suivants, elle ne cesse d’y penser. Pourquoi ce songe la perturbe-t-il autant ? Cela n’a pas de sens ! Certes, un amour parfait, même imaginaire, ne laisse pas insensible, mais ce n’était qu’un rêve !

Quelques jours ont passé. Pierre est souvent silencieux, préoccupé. Un soir, embarrassé et maladroit, il se décide enfin :

- Annie, j’aimerais te parler d’une affaire un peu particulière.

- Oui, laquelle ?

- Je t’ai déjà parlé de Delphine.

- Une de tes collègues ? Oui, je m’en souviens.

Pierre a du mal à s’exprimer.

- Voilà. J’ai ressenti pour elle le même choc que lorsque nous nous sommes rencontrés tous les deux.

Annie reste silencieuse. Instinctivement, elle sait que Pierre ne dit pas la vérité. Le choc a dû être plus fort.

- Je crois qu’elle est mon âme-sœur, reprend-il, hésitant.

Ame-sœur ? qu’est-ce que c’est ? se demande Annie. Elle se souvient d’avoir lu quelques informations à ce sujet : « une âme est composée de deux parties complémentaires, de polarité opposée, les âmes-sœurs ». Cela ne signifie pas grand chose pour Annie mais elle en estime cependant l’importance et c’est avec étonnement que Pierre la trouve favorable à ses propres soucis.

Ils vivent ensemble depuis des années déjà. Entre eux, ce n’est certes pas le grand amour, mais une solide amitié basée sur une profonde estime mutuelle et une longue complicité, et ni l’un, ni l’autre ne remettra en cause les liens qui les unissent. Cette histoire vient simplement s’ajouter à la leur.

Plusieurs fois, les soirs suivants, ils essayent d’imaginer ce que pourrait être une vie à trois, les problèmes qui pourraient survenir, les enfants, la famille. Le « qu’en dira-t’on ? », ils s’en moquent, de toutes façons. C’est bien sûr prématuré. Pierre ne connaît même pas les sentiments de Delphine à son égard. Il ressent pourtant que le lien qui le pousse vers elle, est partagé. Cependant, un détail tracasse Annie, qu’elle ne parvient pas à cerner. C’est injuste, illogique, cela ne peut pas fonctionner ainsi ! Et brusquement, la clé apparaît, évidente : son rêve n’en était pas un.

Lorsque plus tard, Pierre, encore ennuyé, lui demande :

- L’idée de vivre à trois ne te dérange vraiment pas ?

Annie lui répond calmement :

- Nous ne sommes pas trois, mais quatre.

- Quatre ! s’exclame Pierre, étonné.

Puis après réflexion,

- Oui, cela paraît logique, normal même, nous faisons route ensemble. Et bien, je te souhaite de rencontrer rapidement ton compagnon.

- C’est peu probable, répond Annie d’un air désabusé.

- Pourquoi ? Tu as une idée de son identité ?

- Oui. Il n’est pas incarné dans notre plan tridimensionnel.

Pierre ouvre de grands yeux, réfléchit, puis frappé d’une idée subite, s’exclame :

- Samayo !

Annie hoche la tête sans répondre. Après un silence, Pierre éclate de rire.

- Tu te moques de moi ? demande Annie.

- Non, pas du tout ! Mais, connaissant le phénomène, je trouve que vous allez très bien ensemble.

- Oh ! phénomène toi-même !

Après l’éclaircie vient le doute. Ont-ils inventé cette histoire ? Sont-ils complètement fous ? Tout cela est absurde, contraire à la raison. Mais le cœur s’appuie certainement sur des fondements solides, car il s’obstine, revient à la charge, s’oppose à la raison en un conflit épuisant où celle-ci ne sait que nier sans fournir de preuve à l’existence d’une quelconque folie.

Alors que faire ? Pierre peut-il se confier à Delphine, lui dire le lien qu’il ressent, ses espoirs, sans craindre un rejet brutal de celle-ci ? Comment réagirait-elle ? Il la croise régulièrement, la sent tantôt réticente, tantôt favorable. La savoir à la fois si proche et inaccessible le mine. Des siècles de conditionnement culturel et de morale mal comprise ont dressé des obstacles qu’il n’est pas aisé d’abattre. Etre fou n’est déjà pas évident, partager sa folie l’est encore moins.

La situation d’Annie n’est guère plus confortable. A-t-on idée d’adresser une déclaration d’amour à un « fantôme », tout en sachant confusément que, comme tous les êtres invisibles, il capte parfaitement toutes les pensées qui le concernent ? Cette fois, les limites de l’absurde sont largement dépassées ! Sans compter la crainte de s’être trompée. Situation gênante et guère rassurante.

Cependant, à l’autre extrémité du lien, Samayo a réagit. Lorsque Pierre revient du travail le soir, tout heureux d’un sourire de sa princesse, il annonce :

- J’ai reçu un message de Samayo, il te dit bonjour !

Pour le coup, Annie ne sait plus que penser. Encouragement ou moquerie ? Un pincement au creux de l’estomac lui fait regretter sa pensée. Non, Samayo n’est pas capable d’une telle moquerie. Ou peut-être a-t-elle perçu sa réponse peinée. Comment savoir ?

- Il a dit aussi que tu ne sais pas écouter.

« Allons bon ! » se renfrogne Annie, « autant dire : mauvaise élève ! » Encore une attitude négative qu’elle se reproche aussitôt. Le doute fait vraiment des ravages. Elle sait pourtant que Samayo ne juge pas, qu’il ne reproche rien. C’est un simple constat. Il dit la vérité, rien de plus. Mais il n’est pas facile de savoir écouter, de faire taire ce conflit où la raison s’obstine à semer le désordre à grand renfort de doutes et de peurs, de se vider le cerveau de toutes ces pensées importantes ou futiles, la plupart inutiles, qui le traversent à longueur de journées. Il n’est pas facile d’être attentif à ces imperceptibles sensations qui viennent se loger au creux de l’estomac. Et Annie se sent plutôt perdue.

- Oh ! reprend Pierre comme s’il avait oublié un détail, il a dit aussi que tu devais te faire confiance.

Cette fois, l’encouragement est certain. Annie devrait être heureuse, mais à présent, la lassitude l’emporte. Samayo est si loin. Combien de plans dimensionnels les séparent ? Elle ne sait effectivement pas l’entendre. Il faut toute la gentillesse de Pierre pour la réconforter.

- Allons ! fait-il, les distances les plus grandes ne sont pas forcément celles que l’on croit !

Il n’a pas tort.

Allongée sur le lit, Annie laisse filer sa pensée au gré d’une musique douce et gaie. Elle essaie d’imaginer Samayo, silhouette confuse qu’elle ne peut préciser. Progressivement, les accords joyeux de la valse les entraînent tous deux en une danse légère, instant merveilleux, et de sensations si réelles qu’Annie ne sait que croire. Mais soudain, elle se rappelle qu’elle ne sait pas danser. Le charme est brutalement rompu, la magie n’opère plus. Annie se maudit. Comme si la distance qui les sépare n’était pas assez grande, il faut qu’elle y rajoute encore des barrières avec ses propres limitations, lesquelles ne semblaient pourtant pas avoir d’existence dans le monde de la pensée. Il lui faut un moment avant de retrouver son calme et essayer de récupérer l’instant de bonheur enfui. Peine perdue ! Le blocage est tenace et ne cèdera pas.

Annie choisit alors de contourner l’obstacle en recourant à son ancien rêve. Puisqu’il la rattache à Samayo, elle doit pouvoir en utiliser les repères. L’image de la maison volante est si claire dans sa tête qu’elle n’a aucune peine à s’y transporter. Samayo est là, sur le pont, et semble l’attendre. Retrouvailles heureuses. Cependant, la maison l’intrigue. Elle en connaît déjà l’extérieur, mais ne se souvient pas d’y avoir pénétré. Un simple désir, le décor change ; elle est à l’intérieur à présent. Elle ne distingue rien. Tout est obscur. Lentement, l’image floue d’un cristal apparaît, flottant au centre de l’obscurité. Annie trouve la présence de ce cristal incongrue : il n’a rien à faire dans une maison ! Elle en chasse l’image et tente de repérer les objets habituels qui peuplent la vie d’un foyer : une table, des chaises… Mais rien de tout cela n’apparaît, l’obscurité persiste et bientôt l’image floue du cristal se forme à nouveau. Intriguée, Annie fixe son attention sur celui-ci. Il devient à présent net, précis, et rayonne d’une éclatante lumière blanche. Une émotion sourde envahit Annie. Son cerveau ne fonctionne plus. Elle sent simplement la présence de Samayo, tout proche, qui la guide. Elle ne saura pas pourquoi ni comment elle pose cette question :

- C’est nous, « ça » ?

- Oui.

La réponse est immédiate, claire, presque brutale. Aucun doute possible. Annie ne posera pas d’autre question. Elle sait. Le cristal est une âme, leur âme ! Il est unique, ils en sont les deux parties.

Après cette vision vécue au plus profond des émotions, le doute n’existe plus pour Annie. Il n’en est pas de même pour Pierre, rongé par d’innombrables remises en cause. Lorsque Annie le rejoint, il est bien près d’abandonner la victoire à la raison. Elle lui raconte ce qu’elle vient de vivre et conclut :

- Tu ne dois pas abandonner ! Cela en vaut vraiment la peine !

La certitude doit être aussi contagieuse que le doute car Pierre récupère quelque peu le moral.

- Tu as l’air ailleurs ! remarque-t-il après l’avoir observée un instant.

- Ailleurs ?

- Sur un nuage.

- Plutôt sur une maison volante ! rit Annie.

Elle lui décrit alors la maison de son rêve dont elle n’avait jusqu’à présent pas parlé.

- Quoi ! Tueurs de baleines ! Vous sacrifiez de pauvres bêtes pour fabriquer votre maison ! se moque-t-il.

- Tu es vraiment contradictoire ! ronchonne Annie. Il n’y a pas si longtemps, tu nous qualifiais d’écolos. Sur ce plan dimensionnel, il n’est pas nécessaire de capturer une baleine et encore moins de la tuer, il suffit simplement d’imaginer précisément la maison pour la créer. A propos, vous devez bien avoir une maison dans ce monde, Delphine et toi ! A quoi ressemble-t-elle ?

- Oh ! La notre est plus futuriste ! Elle a la forme d’une goutte d’eau transparente.

Annie ne dit rien mais sourit. Une goutte d’eau, futuriste ? Pas vraiment ! Il y a des écolos qui s’ignorent !

Cependant, Annie reste contrariée. Lorsque Pierre s’en aperçoit, il demande :

- Un problème ?

- Je ne parviens pas à me représenter Samayo.

Pierre connaît Samayo de longue date et garde de lui quelques souvenirs, probablement d’une vie antérieure.

- Comment l’imagines-tu ? demande-t-il.

- Grand…

- Oui .

- La peau plutôt foncée…

- Oui.

- Chauve…

- Ah non ! Pas que je me souvienne ! A moins qu’il n’ait changé de mode !

- Pff ! soupire Annie. Il a probablement conservé l’apparence de sa dernière incarnation ! Sur quel monde a-t-il voyagé ? Voilà qui complique l’affaire !

Aussi Annie choisit-elle de l’imaginer nu, sous sa forme véritable, celle d’une petite sphère de lumière blanche étincelante et de s’appliquer à reconnaître sa signature énergétique. Ainsi sera-t-elle sûre de ne pas se tromper. Mais cela n’est pas facile ! Une forme est décidément bien commode !

L'autre rêve d'Annie

La nuit suivante, Annie fera un rêve bien étrange : La Terre. Le ciel entier est couvert de vaisseaux, des milliers de vaisseaux. Il y en a de toutes sortes, d’immenses, des plus petits, des vaisseaux de tôle, des vaisseaux de lumière. Ils sont venus des quatre coins de l’espace et d’ailleurs. Leurs équipages sont d’apparences diverses. Certains viennent pour la paix, d’autres pour la conquête, mais tous, consciemment ou inconsciemment sont attirés comme par aimantation, poussés par le même espoir : retrouver leur complément. Le hasard ne commet pas d’erreur et il a un grand dessein. Beaucoup ont préparé la guerre. Ils ne sont pas les seuls. Ce bouclier anti-missiles, ces armements divers, cachés au sol, sont destinés à ce grand rendez-vous du destin, ils le savent. Ils attendent, immobiles. La guerre aura-t-elle lieu ? Qui serait assez fou pour lever les armes sur son âme-sœur ? Annie ne verra pas d’où provient le premier tir. Le ciel et la terre s’embrase dans une fureur d’apocalypse.

Puis l’écran du rêve s’obscurcit. Annie frémit et ne retrouve son calme qu’avec peine. Une pensée pourtant émerge : cette histoire n’est pas encore écrite, elle n’est qu’une simple probabilité. Il en existe une autre, différente . L’image initiale reparaît sur l’écran, vaisseaux immobiles dans l’attente. Imperceptiblement, diffuse, presque invisible, une vapeur blanche lumineuse monte du sol, s’élève, envahit le ciel, se condense graduellement, devient lumière intense sous la forme d’un grand loup blanc. Il est le maître du monde et son nom est l’Amour.

C’était là un bien beau rêve.

Ignorance ou connaissance, quelle différence ? Simple confort de voyageur ! Et pourtant, il faut parfois si peu de choses pour réaliser un beau rêve.

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